Jean-Francois Gau

Proposition d'amendement à propos du communisme

Cette proposition d’amendement constitue un nouveau paragraphe qui débuterait le premier chapitre, intitulé « Pour une civilisation nouvelle, fondée sur le développement des capacités humaines, en harmonie avec la Terre », de la quatrième partie : « Nous nous nommons Parti communiste français ; le communisme est le fondement de notre existence. Mais qu’entendons-nous par « communisme » ? Longtemps, à partir de la révolution d’Octobre 1917, nous avons pris ce qui se nommait le « socialisme » en Union soviétique comme modèle universel de société abolissant le capitalisme. La société communiste était considérée comme un objectif lointain. Ses conditions, surtout matérielles, étaient censées être préparées par l’« étape » du socialisme, un régime obéissant à des critères précis dont l’objectif était de faire mieux que le capitalisme en matière économique et sociale sous la direction d’un Parti-État contrôlant toute la société, jusqu’à l’intimité des individus. Au-delà de l’horreur que fut le système stalinien, et avant l’effondrement de l’URSS en 1991, nous nous sommes progressivement émancipés de ce modèle à partir des années 1970. Nous avons renoncé à la doctrine qui le légitimait, le marxisme-léninisme. Nous avons compris que les moyens devaient nécessairement s’accorder aux fins, que l’alternative au capitalisme n’est pas l’étatisme, l’autoritarisme, le nivellement et le productivisme, mais « l’association où le libre développement de chacun devient la condition du libre développement de tous », et non l’inverse (Manifeste du parti communiste) Nous avons fait et nous faisons de la démocratie, de la liberté, le but et le moyen de notre combat révolutionnaire. Nous ne nous reconnaissons donc dans aucun régime de parti unique, de contraintes, de surveillance, de privilèges. Surtout, nous travaillons et continuons à travailler à ce que le communisme ne soit pas une simple référence ou un supplément d’âme, mais qu’il puise son sens dans les réalités contemporaines, qu’il soit la source d’inspiration de nos analyses et de nos actions. Aujourd’hui, les immenses aspirations écologiques, sociales, féministes, antiracistes, internationalistes décrites plus haut ébranlent toutes les dominations ; la conscience tend à devenir universelle que l’humanité est confrontée à des défis vertigineux, tels la pauvreté et les inégalités, la paix, les pandémies, la vie sur Terre, le sort des générations futures ; le modèle de l’individu seul contre tous dans une société violente et fractionnée est battu en brèche par l’aspiration à l’autonomie personnelle, à la liberté et à l’égalité dans un monde du commun. Le communisme vise à donner force politique à ces exigences émancipatrices qui travaillent le réel pour en faire les éléments déterminants de sa transformation. Comme l’écrivait Marx, il ne s’agit pas d’« introduire des utopies toutes faites », mais de « libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise ». C’est dans le combat pour déployer tous les potentiels émancipateurs présents et naissant dans le réel verrouillés par le capitalisme, par tous les modes de domination et d’aliénation, que peuvent être anticipés les grands traits d’une société communiste. » Explication de cette proposition Depuis que notre parti se nomme Parti communiste français, il est évidemment confronté à la question du communisme. Notre réflexion à ce propos a beaucoup évolué et s’est même radicalement transformée ; par ailleurs, tout le monde, autour de nous, se fait une idée de ce que signifie ou évoque « le communisme ».Pour un congrès du PCF, il paraît indispensable de se situer vis-à-vis de cette évolution de notre réflexion, comme de l’opinion de nos contemporains, sur une notion définie justement dans le texte comme à la fois fondamentale et existentielle, puisque, est-il écrit, « cette perspective fonde l’existence » de notre parti. Cette évolution, pour la caractériser sommairement, a consisté en une rupture, à partir des années 1970, avec la doctrine partagée par les partis qui avaient adhéré à l’Internationale communiste après la révolution d’Octobre. Des « lois universelles » décrivaient le chemin menant au communisme en termes de : révolution chassant la classe capitaliste du pouvoir politique au profit de la classe ouvrière et de ses alliés ; puis succession de « périodes de transition » (dictature du prolétariat, puis socialisme, pour parvenir au communisme). Ce processus se réalisait en Union soviétique, qui en était à « l’étape » du socialisme. L’expérience de celle-ci, y compris pendant la période stalinienne, avait ainsi été érigée en « modèle » à suivre. À noter que, durant cette période historique, la notion de « communisme » s'était progressivement effacée, réduite à l’horizon d’une société idéale lointaine, sans classe, sans État, une société d’abondance et de liberté, sorte de supplément d’âme sans véritable rapport avec l’état du « socialisme réel ». Nous avions alors pour projet de société le « socialisme », conçu comme la variante nationale d’un modèle universel. C’est de ce modèle que nous nous sommes donc émancipés. Cela ne s’est pas fait d’un coup ; nous avons commencé par avancer l’idée d’un « socialisme à la française », qui, tout en se démarquant fortement, maintenait de fait un cousinage ; mais nous avons accompli cet effort, collectivement. Nous avons abandonné un par un les marqueurs « marxistes-léninistes » pour en conclure que nos choix différaient totalement de ce qui se faisait ailleurs au nom du socialisme ou du communisme : « Nous avons pour projet une tout autre société que les sociétés socialistes existantes ou ayant existé. » (1990) Ce renoncement progressif à notre ancienne conception nous a confrontés à la nécessité de définir notre propre notion de communisme, notamment en réévaluant sa place dans le contenu de nos pratiques et de nos objectifs politiques. Nous l’avons fait en revenant aux sources, à Marx, qui faisait du plein et libre développement de chaque individu la clé de ce qu’il faut entendre par « communisme », c’est-à-dire tout à la fois le mouvement, conditionné par les réalités de la société, qui conduit à « mettre fin à l’ordre actuel » et la société nouvelle qui émerge de ces réalités ainsi transformées. Dans les conditions de la société et du monde contemporains, ce mouvement d’émancipation se généralise aux exigences d’abolition de toutes les dominations, discriminations et aliénations. Il fait de la démocratie – entendue comme la conquête par chaque individu du droit et du pouvoir de maîtriser en responsabilité sa propre destinée – le levier essentiel du combat communiste. « Notre » communisme est donc bien le fondement de notre raison d’être et il nourrit en permanence le contenu de notre action et de nos objectifs. N’étant pas un dogme défini par des principes éternels, il s’enrichit (c’est-à-dire : nous devons veiller à l’enrichir) de créations nées du mouvement populaire dans la diversité de ses exigences. Tout cela fait que le texte d’un congrès du PCF ne peut pas faire l’économie, lorsqu’il aborde la question de « l’actualité brûlante du projet communiste » (4e partie), de commencer par une explication de ce que nous entendons par cette notion de communisme. Pour nous. Et, publiquement, pour celles et ceux qui nous entourent. Or, ce n’est pas ainsi que procède le texte de base commune. Faute de ce point de départ qui rappelle, pour les réaffirmer, nos choix de rupture avec nos conceptions anciennes et qui assoit les paragraphes qui suivent sur une définition du communisme qui permette de savoir de quoi on parle, le texte oscille en permanence entre, d’une part, des affirmations bienvenues (par exemple, dans l’introduction de cette 4e partie, le « besoin de révolution » appelé par la « crise de civilisation » actuelle se décline dans les différentes exigences sociales, écologiques, féministes, etc. d’« émancipation de la personne dans toutes ses dimensions », ou encore l’affirmation : « La démocratie est le but et le moyen de notre combat révolutionnaire ») et, d’autre part, des éléments qui datent. Ainsi, cette 4e partie débute par deux paragraphes qui énonce plusieurs caractéristiques du communisme : le « projet communiste » « se construit comme une réponse (…) à ce besoin de révolution », il « répond à l’exigence d’une abolition effective et réussie du capitalisme ». (4e partie, 1er chapitre, 1er paragraphe) Le « communisme », lui, « s’oppose radicalement au capitalisme », il « s’oppose à tout ce qui pervertit les rapports des êtres humains entre eux », il « rencontre les formidables aspirations à l’émancipation personnelle »… (2e paragraphe) Il n’y a pas un mot à retrancher à ces affirmations. Mais ne peut-on pas constater qu’une fois indiqué que le « projet communiste » ou « le communisme » répond, s’oppose, rencontre, une question reste en suspens : « De quoi est-il le nom ? » On peut considérer que le paragraphe suivant (3e paragraphe) tente de répondre à cette question : « Le communisme est ainsi à la fois l’objectif et le chemin menant à une société de partage des richesses, mais aussi des pouvoirs, des savoirs et des rôles ; une société sans classes, sans guerres, dépassant les États nationaux ; une société où domination, exploitation, discriminations et aliénations sont abolies. » On ressent avec cette formulation le manque du rappel de la caractérisation du communisme différant de nos conceptions anciennes, rappelée plus haut, à savoir l’ancrage dans le réel : mouvement réel et société révolutionnée par la libération des potentiels d’émancipation présents et naissant dans le réel. La description de la société communiste en souffre : description canonique (société sans classe, sans guerre, etc.), valable en tout temps et en toute circonstance, alors que les grands traits de la société communiste devraient se déduire non pas de règles préétablies, mais « des conditions résultant des prémisses actuellement existantes », comme l’écrivait Marx. Ce travail d’anticipation n’est-il pas devant nous ? De surcroît, en présentant le communisme comme « à la fois l’objectif et le chemin (y) menant », le texte, peut-être sans le vouloir, favorise un glissement du sens du mot « communisme », compris essentiellement dans la suite du texte comme une société à venir. Il devient une « perspective » dans les 4e et 6e paragraphes. Par voie de conséquence, l’idée qu’il est aussi un mouvement est traitée sous forme de mise en garde : ce mouvement doit être celui qui emprunte le chemin menant à la société future. On lit ainsi : « Le projet communiste (…) est un processus qui commence tout de suite (…). Mais ce mouvement n’est pas tout et le but final compte ». (4e partie, 2e chapitre, 1er paragraphe). Il existe dans notre société « des avancées » qui constituent « un progrès vers du communisme. Cela ne fait pas pour autant de notre société une société communiste ». (2e paragraphe) Cette conception du communisme comme une société future résultant d’un processus de transformations orientées vers cette fin a un passé : 1917 et ensuite. Le texte ne fait pas l’impasse sur cette question : le pourrait-il ? Mais, puisqu’il n’a pas rappelé que nous avons fait nôtre cette conception, que nous voyions réaliser ce processus au travers du modèle du « socialisme » soviétique et que nous nous en sommes extirpés, le texte s’efforce d’« oublier » cette parenté et d’analyser de façon distanciée et balancée l’histoire du soviétisme, ce qui le conduit à un raisonnement qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’embarrassé : qu’il est redoutable, le « cependant » qui sépare les aspects positifs et négatifs de l’« expérience historique » de l’Union soviétique ! (4e partie, 1er chapitre, 7e paragraphe.) Tout ce paragraphe peut être supprimé sans dommage. Si l’idée est clairement affirmée par ailleurs que non seulement nous avons condamné le système que fut le stalinisme mais que nous nous sommes extirpés de la matrice marxiste-léniniste – qui continue d’inspirer des partis communistes –, il n’est pas indispensable de refaire une énième fois l’analyse de l’histoire et de l’échec de l’URSS, nécessairement lacunaire en une ou deux phrases. En résumé, plusieurs formulations des deux premiers chapitres de cette 4e partie gagneraient à être amendés. Ce ne serait pas un travail très difficile car les ingrédients existent pour présenter notre conception du communisme. Il faudrait modifier ici ou là quelques hésitations qui pourraient renvoyer à notre pensée ancienne ; et surtout « cadrer » cet exposé par une définition claire de ce que nous entendons par communisme. Ce qu’il est, ce qu’il n’est pas ou n’est plus. Il suffirait d'un paragraphe. D’où cette proposition de rédaction, conçue bien sûr pour être améliorée.

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